CNI : « Il faut choisir notre tourisme, plutôt que le subir »

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Cassandra FRATACCI

Chargée de Communication

CNI : « Il faut choisir notre tourisme, plutôt que le subir »

30/04/24

A lire sur Corse net infos du 28/04/2024

À la veille de la saison 2024, Angèle Bastiani, présidente de l’Agence du Tourisme de la Corse (ATC), partage avec CNI sa vision de la stratégie touristique et les défis à relever.

– Des données récemment publiées par l’INSEE indiquent une baisse de 8,1% de la fréquentation estivale en Corse pour 2023, tandis que dans nos colonnes, en octobre dernier, vous aviez mentionné des chiffres de fréquentation presque identiques à ceux de l’année précédente. Pourriez-vous clarifier ces chiffres contradictoires ?


– Les données de la Chambre de Commerce et d’Industrie de la Corse sont très claires : le nombre de passagers arrivant en Corse en 2023 dans les ports et aéroports est stable par rapport à 2019 et 2022, avec des variations inférieures à 1%. Il s’agit de la seule donnée recevable pour analyser l’année touristique 2023. Si l’on parle de fréquentation estivale, c’est-à-dire des mois de juillet et août, en effet, on constate une baisse des passagers sur cette période, compensée par une hausse de la fréquentation au printemps et à l’automne. C’était l’un de nos objectifs politiques, la déconcentration et l’étalement de la saison, et nous nous en félicitons. L’INSEE déclare textuellement « par rapport à la saison 2022, l’hébergement insulaire perd 824 000 nuitées touristiques, soit une baisse de 8,1% de la fréquentation », il ne s’agit donc pas d’une baisse de fréquentation de l’île, mais d’une baisse des taux de remplissage des établissements, c’est un autre débat, qui n’a pas de lien avec la fréquentation touristique, mais avec le marché hôtelier, para hôtelier, foncier, et les usages nouveaux des touristes.

– Alors que les professionnels du tourisme en Corse anticipent une saison aussi difficile que la précédente, certains observent que les chiffres des compagnies de transport restent stables. Comment expliquez-vous cette divergence entre les prévisions pessimistes et les données de transport ?


– C’est ce que j’exposais précédemment : les transports et l’hébergement professionnel sont deux secteurs qui ne suivent pas nécessairement les mêmes évolutions. Les touristes arrivent toujours aussi nombreux, sur des périodes plus étalées, mais ils ne fréquentent plus les établissements hôteliers de la même manière. Cela s’explique tout d’abord par des tendances mondiales en termes d’usages touristiques, où les touristes se tournent de plus en plus vers les meublés de tourisme. L’augmentation incontrôlée des meublés touristiques n’est cependant pas souhaitable, notamment sur le plan foncier avec les problèmes rencontrés par les résidents pour se loger, et au regard des difficultés induites sur le secteur de l’hébergement professionnel. C’est pour cette raison que nous travaillons actuellement avec les professionnels du tourisme et les parlementaires à une évolution législative sur ce plan, notamment dans le cadre des négociations sur l’autonomie de la Corse, afin de pouvoir contrôler ce secteur et certaines dérives.

– Certains acteurs du secteur touristique accusent les coûts élevés des transports pour rejoindre la Corse par rapport à d’autres destinations européennes. Partagez-vous cette opinion et quelles mesures sont envisagées pour adresser cette problématique ?


– Bien évidemment, la Corse ne bénéficie pas des mêmes dessertes ni des mêmes facilités de transport que les régions concurrentes. Cela s’explique en premier lieu par des questions d’offre et de demande : nous sommes 350 000 habitants à l’année, et notre saison touristique est encore trop concentrée sur quatre à cinq mois. Mais là encore il n’y a pas de fatalité. La Collectivité, l’ATC, l’Office des Transports et la Chambre de Commerce travaillent actuellement sur un projet concret qui vise à influer directement sur le prix du transport, notamment via un système d’achat de flux aérien, permettant de sécuriser les compagnies aériennes désirant proposer des liaisons vers la Corse. De plus, nous avons réalisé des opérations spécifiques sur le coût des transports. Nous sommes notamment en train de travailler avec Air Corsica pour permettre aux clients des hôtels de bénéficier de tarifs avantageux, via une collaboration avec les offices de tourisme partenaires du dispositif. Cela permettra à la fois de soutenir le secteur de l’hébergement professionnel et de faire baisser le prix des transports.

– La politique de l’agence de tourisme de la Corse semble viser à éviter un tourisme de masse. Comment comptez-vous concilier les exigences des professionnels du tourisme en quête de plus de visiteurs avec des préoccupations environnementales ? 


– Le tourisme de masse est une conséquence de la concentration touristique. 3 millions de touristes concentrés sur deux mois n’ont pas le même impact sur l’environnement et sur la société que le même nombre étalé sur huit mois. Les professionnels du tourisme, membres de toutes nos commissions et de notre conseil d’administration, partagent notre vision sur la déconcentration touristique. Ils désirent également travailler tout au long de l’année, pérenniser les emplois et leurs activités. La déconcentration est l’unique moyen de conserver les retombées financières du tourisme tout en allégeant son impact social et environnemental.

– Quelle est la stratégie que l’Agence du Tourisme de Corse a mise en place pour la saison touristique actuelle ? Quels supports de communication ? 


– Italie, France, Autriche, Allemagne, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Suisse… la campagne se dévoile dans toute l’Europe à travers un plan média ambitieux avec pour objectif d’augmenter la fréquentation touristique étrangère, notamment au printemps et en automne. Nous avons une campagne générique que nous déclinons pays par pays, intégrant les spécificités de chaque marché. Par exemple cette année nous avons effectué un focus particulier sur l’Italie, marché prioritaire, et une campagne est actuellement en cours dans les villes de Milan et Rome, sous le slogan « L’Isola delle mille sfacciatture ». Cela vient soutenir les efforts des compagnies de transport qui proposent de nouvelles lignes vers ce pays. Toutes ces campagnes sont multisupports : papier, affichage, médias classiques et publicité digitale. Elles ne visent pas simplement à faire la promotion de la Corse, mais aussi à choisir notre tourisme, plutôt que de le subir. 

– Une campagne publicitaire « Visit Corsica » qui passe en ce moment sur les chaînes nationales sur le tourisme d’affaires semble être une nouvelle orientation. Est-ce que l’agence prévoit de développer ce secteur touristique ?


 – Il est évident que le tourisme d’affaires est une excellente chose pour la Corse : il s’agit d’un tourisme principalement hors-saison, car les entreprises sont en vacances durant les deux mois d’été. Les séminaires et événements d’entreprise organisés au printemps, en hiver et en automne permettent de faire travailler les établissements hôteliers, mais également les professionnels des activités touristiques et les transporteurs. Il s’agit d’une manne économique importante avec un impact écologique réduit : déplacements de groupe, voyages hors saison, activités de pleine nature… Avec l’ATC, nous avons renforcé le département MICE (Meetings, Incentives, Conferencing, Exhibitions) afin d’augmenter considérablement la part de tourisme d’affaires, et cela porte ses fruits. Nous soutenons également financièrement la montée en qualité d’hôteliers qui souhaiteraient adapter leurs établissements pour le MICE.

– L’été dernier, la décision de ne pas promouvoir la destination Corse en juillet et août a suscité des critiques. A-t-elle porté ses fruits ? Envisagez-vous de reconduire cette stratégie cette année ? 


– Nous avons constaté une hausse de la fréquentation en avant et après-saison et une baisse du pic estival, au regard des chiffres de transport de la CCI. Cela signifie que nous avons reçu le même nombre de passagers, mais sur une période plus étalée, et de manière moins abrupte. Il est possible que notre politique de déconcentration ait contribué à cet état de fait, et si c’est le cas nous nous en félicitons. Cette stratégie, qui n’a rien non plus de disruptif, car inscrite dans le PADDUC depuis bientôt 10 ans, sera poursuivie cette année et les suivantes, tant que le tourisme corse souffrira de concentration trop élevée dans le temps et dans l’espace.

– La politique de l’ATC encourage à étaler le tourisme sur toute l’année en Corse. Avez-vous des données sur la fréquentation touristique pendant la période hivernale ?


– Comme je vous le disais, on observe une augmentation très nette de la fréquentation touristique hors-saison estivale. Depuis 2020 par exemple, le nombre de passagers sur la période septembre-novembre est en augmentation constante chaque année. L’an dernier, nous avons connu un automne record en termes de fréquentation. Il a été satisfaisant en termes de transports, mais aussi en termes d’hébergement, avec plus de la moitié des professionnels qui déclarent un chiffre d’affaires stable ou en augmentation en 2023. On remarque les mêmes tendances autour de Noël et des débuts d’année. 
 
– Est-il prévu pour cette saison d’instaurer des quotas de visiteurs sur certains sites touristiques tel que Bbavella ou Lavezzi… cette année ?


– Cela ne relève pas directement de l’action de l’ATC, mais nous avons contribué à l’élaboration des mesures de régulation dans certains sites aux côtés de l’Office de l’Environnement. Ces démarches d’aménagement visant à contrôler le nombre de visiteurs dans les sites sensibles ont été appliquées depuis l’an dernier et se poursuivront en 2024. Cela concerne notamment les sites les plus sensibles comme les îles Lavezzi, et les secteurs de Bavella, Scandola et la Restonica. Par ailleurs nous préparons la réalisation une étude sur la mise en place de solutions numériques de pilotage des flux touristiques.

– Enfin, pensez-vous que la Corse demeure une destination touristique attractive, malgré tout ?


– La société Mabrian, expert mondial de la data du tourisme et partenaire de l’ATC, mesure l’attractivité de la destination selon un indice qu’on appelle le GTPi : le Global Tourist Perception Index. En 2023, il était de 83.18/100, soit l’un des meilleurs d’Europe. On considère une destination comme très attractive à partir de la note de 75 et nous sommes largement au-dessus. Tous les indicateurs sont bons : perception hôtelière, satisfaction à l’égard des produits touristiques, climat, et sécurité. Donc oui, de manière scientifique et concrète, la Corse est une destination touristique très attractive. A nous de continuer à contrôler l’attractivité afin de l’orienter vers un tourisme durable, à l’année, et bien réparti sur le territoire.

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